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Naît-on végétalien ?

 

Lorsque nous sommes enfants, notre régime alimentaire dépend avant tout de notre environnement familial et culturel. C’est un savant mélange entre ce qui est admis ou prôné par la société dans laquelle nous vivons et une transmission de savoirs et de croyances familiales. En ce qui me concerne, je suis le produit d’une famille française, ouvrière, chrétienne et campagnarde. Mes grands-parents, comme mes parents travaillaient dur. Leurs métiers étaient physiques. La viande était la pierre angulaire de leur régime alimentaire.

Mon père était boucher. Il a commencé à travailler à 14 ans comme cela se faisait à cette époque, dans les années 50. Le sacrifice d’une jeunesse au service du bien-être de ses concitoyens. Car ne l’oublions pas, il y a encore 60 ans, manger de la viande était un luxe que l’on devait rendre accessible à tous. Non pas par snobisme, mais parce qu’il fallait s’assurer qu’après la période de privation de la guerre tout à chacun ait sa dose de protéine. Eleveurs, bouchers, personnels des abattoirs, tous étaient les nouveaux soldats au service d’une cause qui les dépassait. Car, oui, enfant l’éleveur aimait les animaux et encore aujourd’hui ce n’est jamais le cœur vraiment léger qu’il envoie une bête à l’abattoir. Oui, enfant, le boucher aimait les animaux, et ce n’ai jamais par plaisir personnel qu’il en découpe les chairs à longueur de journée pour étaler les morceaux en vitrine. Oui, enfant, l’ouvrier des abattoirs aimait les animaux, et il ne rêvait pas d’en tuer par dizaines chaque jour et finir sa journée couvert de sang. Non tous ces gens ne font pas cela par plaisir ! C’est une mission pour une cause supérieure ! Celle de servir le consommateur apeurés à l’idée de manquer de protéines !…

A la maison nous avions la “chance” d’avoir un peu plus de viande qu’une famille ouvrière moyenne. Mes parents en étaient fiers. Ils avaient le sentiment que peuvent avoir tous parents qui pensent œuvrer pour le bien de leurs enfants. Même s’il faut bien le dire, au début je n’aimais pas la viande. Je mâchouillais pendant des heures ma bouchée de viande jusqu’à ce qu’elle ressemble à un bout de carton desséché que je finissais par avaler difficilement à grand renfort de verres d’eau. Il m’a fallu force de punissions et de repas interminables pour qu’après quelques années, ce goût me devienne familier, puis agréable et enfin addictif. Aujourd’hui, bien que non-fumeur, j’aime à faire le parallèle avec la cigarette. On essaie souvent pour répondre à une pression de l’entourage (faire comme les copains, s’afficher rebelle, se donner une posture, etc.). La première n’est jamais agréable. Poussé, on multiplie les expériences jusqu’à finir par aimer ça et finalement être totalement accro et ne plus pouvoir s’arrêter. Arrêter de manger de la viande nécessite donc la même volonté qu’arrêté de fumer. Ce n’est ni facile, ni gagné d’avance. Chacun doit trouver ses motivations, si tenir, passer le cap des rechutes possibles.

Pour ma part, j’ai arrêté de manger de la viande le jour où j’ai décidé d’être végan. Comment est-ce arrivé ? Dans une période pas si lointaine, j’étais dans mon trip autosuffisant. Et comme tous les néo-ruraux, j’avais dans l’idée de produire mes légumes et ma viande. J’avais un jardin en permaculture et un petit élevage de volailles. Un jour j’ai décidé de passer un cap et de prendre un cochon à engraisser pour avoir suffisamment de viande pour l’année. C’est comme cela que Naf Naf est arrivé chez nous (nous avons conservé le nom que lui a donné mon fils qui avait 3 ans à l’époque). Tous les jours j’allais voir Naf Naf pour lui donner à manger, à boire et curer son box. Lorsque j’arrivais dans sa cour, c’était toujours le même rituel, il venait me dire bonjour, puis courrait autour de moi pour me montrer qu’il avait envie de jouer. De temps en temps, je cédais à sa demande, mais j’essaye de ne pas m’attacher connaissant le sort qui lui était réservé. Un beau jour, nous avons décidé qu’il était temps d’en finir avec Naf Naf. J’ai appelé mon père pour lui demander de l’aide. Ça réponse a était la première petite graine semer dans mon esprit. Je vous la livre “- Je veux bien t’aider à le découper, mais je ne le tuerais pas. J’ai tué trop d’animaux dans ma vie. Je ne veux plus le faire.” Etrange, moi qui pensais que mon père aimait son travail… J’ai donc décidé de tuer Naf Naf moi-même. Le dernier matin en me levant, j’avais la boule au ventre. Je n’ai pas pu déjeuner. En arrivant dans la cour de Naf Naf avec mon matador (pistolet d’abattage pour tuer sur le coup) celui est venu me voir comme à son habitude pour jouer avec moi. Il m’a fallu de longues minutes et me convaincre du sentiment de devoir nourrir ma famille pour finalement arriver à pratiquer la mise à mort. Naf Naf n’a pas souffert. Il est mort sur le coup sans rien voir venir alors qu’il jouait avec moi. Ce fut le dernier sacrifice que j’ai effectué de ma vie. J’ai fini par oublier cet épisode comme victime d’une sorte d’amnésie sélective. Quelques années plus tard, en juin 2017, pendant le visionnage d’un reportage sur le véganisme et les conditions d’élevages des animaux, tout cela m’est revenu brutalement à la mémoire. Je me suis endormi en repensant à Naf Naf. Le lendemain, au réveille, je décidais d’arrêter de manger de la viande, et plus encore, d’être végan. J’en ai parlé avec Colleen qui m’a tout de suite soutenu dans cette démarche qui, je l’ignorais encore, allait provoquer un cataclysme dans mon entourage. Mais c’est une autre histoire…

Alors pour répondre à la question, non, pas plus que mangeur de viande, on ne naît végétalien. C’est le résultat d’une histoire et d’un cheminement personnel. C’est accepter que notre caractère humain, qui fait de nous un animal intelligent, en avance technologiquement sur les autres et bien au-dessus de toute pyramide alimentaire, ne nous exonère pas de nos devoirs vis à vis des autres espèces. C’est mettre notre intelligence au service de notre sensibilité et de notre compassion pour servir le plus grand nombre. C’est accepter qu’aimer et respecter le vivant n’est pas une faiblesse, mais bien une richesse, aboutissement d’une longue évolution qui nous a permis de nous extraire de la loi naturelle où il faut “manger ou être manger”…

 

 

Christophe.

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