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Lettre ouverte à monsieur Finkielkraut

Monsieur,

Je vous écris en réaction à votre intervention du 15 septembre 2018 dans l’émission “On n’est pas couché”. Emission durant laquelle je me suis senti attaqué sans même pouvoir vous répondre. Car oui, je suis de cette catégorie de personne que vous portez si peu en estime. Les végans.
Je suis né dans une petite ville de province à la fin des années 1960. De mes 5 ans à la majorité j’ai grandi dans un petit lieu-dit du Loir-et-Cher. J’ai fini mes études à Orléans, où j’ai travaillé pendant plus de 10 ans. Après un court passage d’une dizaine d’années sur la banlieue parisienne (pour le travail), je suis retourné vivre à la campagne. Aujourd’hui, j’habite une maison isolée en lisière de forêt. Aussi, lorsque je vous entends, vous, pur produit de la culture parisienne, citadin parmi les citadins,  m’expliquer que je suis déconnecté des réalités du monde animal, j’ai la même réaction incrédule que si un lord anglais venait m’expliquer les méfaits de la colonisation, ou un américain de la NRA qu’il ne faut pas jouer avec les armes à feu…

Ceci étant dit, je vais vous répondre point par point sur vos propos de l’émission ONPC. Je le ferai en respectant la chronologie de l’émission pour permettre aux lecteurs de suivre notre débat virtuel en visualisant la vidéo et en mettant en pause pour me lire.

1’26 : “- J’ai des choses à dire sur et contre les végans”. 
J’ai visualisé 3 fois l’émission. J’ai effectivement facilement trouvé ce que vous aviez à dire contre les végans. Vous m’avez donné l’impression de quelqu’un qui n’a jamais réellement interviewé “des végans” et qui se fait une opinion au travers des arguments de leurs détracteurs, ou de ce qu’en disent les journaux. On est très loin de ce que l’on pourrait attendre comme travail d’un intellectuel, philosophe et académicien… Je pose donc la question à l’homme d’origine juive et polonaise que vous êtes : “- Peut-on juger un individu au travers des caractéristiques d’un groupe ? Peut-on condamner une personne en se référant à une caricature de ce groupe ?”. Que vous ayez des choses à dire sur et contre l’exploitation animal. Je comprends. Que vous ayez des choses à dire sur et contre les végans, comme s’ils ne faisaient qu’un, j’y vois là un travers méthodologique très ennuyeux.  Le mot “végan” n’est qu’une étiquette collée sur des personnes qui souhaitent ne plus utiliser de produits issu du monde animal dans leur quotidien. Chacun a ses motivations, son histoire, ses pratiques. Ni religion végane. Ni rituel végan. Ni code végan. Ni loi végane. Comme dans tous groupes d’humains, vous trouverez une minorité violente, visible et bavarde, et une immense majorité silencieuse qu’il ne faudrait pas oublier.

1’39 : “- Et même du fromage […] L’aspiration végane c’est d’en finir avec toute nourriture carnée, mais même avec les laitages, car pour ceux qui se réclament de ce mouvement, les vaches laitières sont aussi mal traitées que les vaches à viandes puisqu’on les sépare de leurs veaux afin qu’elles puissent donner du lait”
Ici nous ne pouvons que constater votre profonde méconnaissance de la production laitière et de ses conséquences pour les animaux de cette filière.
1 – Qu’est-ce qu’une vache laitière ?
C’est une vache sélectionnée pour son potentiel à produire du lait après une mise bas. Il faut donc que cette vache soit en âge de vêler (accoucher). Pour cela, les éleveurs privilégient les vaches ayant un âge compris entre 22 et 36 mois. Voir le document du FIDOCL : http://www.fidocl.fr/content/age-au-velage-des-genisses-quelle-strategie-choisir Pour ces vaches, on ne compte plus en âge mais en lactations. Le consensus étant de 3 ou 4 maximums pour une vache : https://www.agrireseau.net/documents/Document_91654.pdf Une vache a normalement une espérance de vie de 20 ans. Dans l’industrie laitière, on réforme une vache entre l’âge de 4 et 8 ans suivant les conditions de l’élevage. Par réforme, on entend l’envoi à l’abattoir et non pas une mise à la retraite, paisible, au fond d’un près. L’objectif étant de tirer un ultime profit de l’animal tari. 
2 – Que deviennent les veaux ?
Si c’est une petite femelle (une génisse) celle-ci aura peut-être la chance d’être sélectionnée pour devenir elle même une vache laitière avec le sort qu’on lui connait. Si c’est un petit mâle, son sort est scellé et ce sera l’abattoir entre 4 et 11 mois selon les races et les élevages : https://www.latabledeseleveurs.fr/blog/les-regles-d’abattage-des-veaux
3 – Comment produit-on du fromage ?
Pour produire du fromage il faut : du lait (avec les conséquences que l’on a vu plus haut), des ferments et de la présure. Mais que cache en réalité ce dernier mot ? La pressure est un suc gastrique issu de la quatrième poche de l’estomac des veaux https://www.produits-laitiers.com/article/quest-ce-la-presure Le prélèvement ne se fait pas par coeliochirurgie, mais après abattage et dépeçage de l’animal…
En conclusion
Manger du fromage, c’est réduire de 60 à 80% l’espérance de vie des vaches et de 95% celui des veaux. Il y a donc de quoi faire réagir toute personne sensible à la condition animale…

2’29 “- Je suis très soucieux de la question animale”
Ce n’est pas à une personne comme vous que je vais apprendre que le terme “soucieux” a une double signification. C’est très habile. J’imagine bien qu’il a été choisi à propos. Chacun pourra l’interpréter et vous imaginer soutenir “son camp”. Même si l’ensemble de votre argumentation laisse transparaître une personne plus soucieuse de son confort personnel que réellement inquiet de la condition animale.

3’05 “- La où je me distingue radicalement du mouvement végan, c’est que celui-ci s’inscrit dans une perspective de libération animale sur le modèle même de la libération des noirs opprimés”
Je n’ai jamais entendu pareille idiotie. Certains végans comparent la condition des animaux dans nos élevages à celui des esclaves (et dans certaines mesures des serfs) dans l’histoire de l’humanité et ce indépendamment des lieux, des périodes et des couleurs de peaux. Essayer de faire croire que les végans feraient un lien malsain entre “les noirs” et les animaux et tout simplement abject et indigne de vous. Et oui, les esclaves, depuis le droit romain jusqu’à l’abolition, étaient considérés comme des biens meubles, tout comme les animaux dans notre droit actuel. On peut y voir là un parallèle. Retirer toute existence juridique à un individu (homme ou animal) pour pouvoir l’exploiter à loisir sans que celui-ci, ou des représentants légaux, puissent agir pour la défense de ses intérêts. 

3’10 ” – l’anti-spécisme sur le modèle même de l’anti-racisme […] ça n’a absolument aucun rapport” 
Chez les animaux domestiques, la race est un rang taxinomique informel, inférieur à l’espèce. Les races et les sous-races sont distinguées à des fins d’élevage et de sélection. Appliqué à l’humanité, le terme de race fut utilisé pour des classifications sur des critères morphologiques ou culturels. Apparu au XVIIIème  siècle pour distinguer des groupes d’humains, son utilisation au XXème siècle pour justifier la shoah, l’apartheid ou le ségrégationnisme a précipité son abandon. Le rapport entre anti-spécisme et anti-racisme existe bel et bien. L’espèce inférieure, comme la race inférieure, n’est qu’un concept humain de classification permettant de hiérarchiser le vivant à son avantage. Vous le dites vous mêmes plus tard dans votre intervention, pour vous l’homme est plus que sa part animal. Mais alors qu’elle est cette autre part ? D’essence divine ? Surnaturelle ? Votre raisonnement semble basé sur une spiritualité que vous essayez de promouvoir sous couvert de philosophie.

3’55 “- Qu’est-ce que ça voudrait dire libérer des animaux domestiques ? Libérer des vaches, libérer des poules, libérer des cochons. Non. S’ils ne collaborent plus avec l’homme il n’y en aura plus […] ceux qui militent prétendument pour  la libération animale vont plutôt dans le sens de l’extinction animale”
Encore une fois je reconnais là le discours d’un citadin qui n’a probablement pas souvent mis les pieds à la campagne et qui n’a pour argument que celui des éleveurs. Votre ignorance a dû surprendre et amuser nos amis corses. Saviez-vous que chez eux, vaches et cochons vivent en liberté totale au même titre que les sangliers ou les chevreuils ?…

Saviez-vous que les vaches ne sont que des aurochs domestiqués et que pour les biologistes il n’y a aucune distinction entre l’espèce sauvage et l’espèce domestique. Saviez-vous que la poule, comme le faisan ou la perdrix est capable de vivre à l’état sauvage, se nourrir et se reproduire sans l’aide de l’homme. Enfin, saviez-vous, alors qu’il est fait référence à la faune africaine comme dernier bastion des animaux sauvages dans une lettre que vous lisez à l’antenne, qu’y compris dans votre propre quartier de Paris, il existe encore des animaux sauvages ? (et pas seulement des rats). Avez-vous, comme moi, déjà croisé sur votre chemin un cerf, un chevreuil, un sanglier, un faisan, un lièvre, une perdrix, un hérisson, une martre, un écureuil, un vison, un furet, un renard, une buse, un faucon, un aigle, une mésange, une sitelle, un pinson  et j’en oublie… Saviez-vous qu’en France, bien que moins médiatisée que le loup ou l’ours, nous avons une population de lynx ? 
Et puis je trouve le terme “collaborer” assez mal choisi. Dans une collaboration on entend la notion d’engagement volontaire. Les animaux que vous citez ne collaborent pas. Ils sont utilisés. Ils ne choisissent ni le lieu, ni les conditions où ils vivent. Il ne choisissent jamais d’aller contre nature et de se sacrifier pour nous offrir de la viande…

4’29 ” – Je veux que les vaches puissent continuer à brouter dans les champs […] c’est cela véritablement défendre la cause animal […] serons nous capable de revenir à l’élevage fermier tout en le modernisant”
Nous y voilà. La vision toute parisienne de la petite maison dans la prairie. S’imaginer qu’en dehors du périphérique, la campagne ne devrait être  qu’une succession de petites fermes avec une vingtaine de vaches. Saviez-vous que pour seulement 40 vaches laitières “bio” il faut 10 hectares de pâtures et que cela ne supprime pas la distribution d’aliments qu’il faut produire par ailleurs (maïs, soja, avoine, pomme de terre, etc.). Aujourd’hui nous sommes 7,6 milliards d’humain (2018), 1,7 milliards de bovins (2014), 1,9 milliards d’ovins et caprins (2014), 980 millions de porcs (2014) et près de 20 milliards de poulets (2014). Croire que les vaches que nous exploitons pourront continuer d’être dans les champs lorsque nous serons 20 ou 50 milliards d’humains et tout simplement d’une naïveté confondante. Les surfaces cultivables ne suffiront plus à nourrir les animaux d’élevages. La ferme de nos grands-parents a déjà disparu et ne reviendra plus, n’en déplaise aux nostalgiques. Arrêter d’exploiter les animaux d’élevage, c’est permettre dès aujourd’hui à leurs populations d’évoluer librement et de préparer leur survie. C’est bien sûr aussi accepter qu’une liberté retrouvée est au prix d’une régulation naturelle (maladie, prédation, famine) comme elle l’est pour la faune sauvage de nos campagnes. C’est arrêter de croire que sans homme il n’y a point de salut pour les animaux. 

7’10 “- A la fin de l’hivers les vaches sortent de l’étable et quand elles sortent de l’étable elles se retrouvent dans le près. Et la phénomène extraordinaire, elles gambaaaadent. Elles gambadent comme des petites filles. La danse des vaches […] J’ai vu cela […] Ce qui veut bien dire qu’elles éprouvent une joie réelle à être dans le près, à retrouver le soleil et l’herbe “
Je passerai sur le caractère sexiste de la phrase, pour simplement vous signifier que si les vaches gambadent comme des enfants et semblent danser, c’est probablement parce qu’elles sont heureuses de retrouver le soleil et l’herbe, mais c’est surement avant tout parce qu’elles éprouvent un sentiment de liberté suite à une période d’enfermement. La question est pourquoi ne gambadent-elles plus les jours suivants ? Peut-être que passé ce soudain sentiment de liberté, elles comprennent que finalement la liberté entrevue était toute partielle…

7’52 ” – il n’y a aucune raison de nous priver d’un contact véritable avec ces animaux.”
Peut-on parler de contact véritable lorsque celui-ci est subi ? Les vaches choisissent-elles le moment, le lieu et la forme de ce contact. D’ailleurs, combien de fois dans votre vie avez-vous été au contact véritable des vaches ? Parce qu’il faut bien le dire, à part l’éleveur, le vétérinaire, l’étourdisseur de l’abattoir, qui sont tous là pour le business, elles n’ont pas beaucoup de contacts avec d’autres personnes au cour de leur courte vie…
Accepter qu’elles soient parquer pour le bon plaisir d’un citadin qui s’imagine pouvoir entrer en contact avec elles et une vision très égocentrique de la relation homme/vache. 

8’17 Anecdote de la jument puis ” – les animaux domestiques ont besoin de la protection des hommes […] il faut qu’un lien véritable puisse être préservé entre les hommes et les animaux”
Je me suis déjà prononcé sur la notion de lien véritable homme/animal, mais je veux revenir sur l’anecdote de cette jument. Nous lui prêtons les intensions qui nous arrange. Est-il si difficile d’admettre que les animaux ont tous leur propre sensibilité. Que certains peuvent être psychotiques et pourquoi pas névrotiques ? Peut-être cette jument cherchait-elle un moyen de diminuer le sentiment de manque créé par la disparition de sa compagne en se retrouvant dans un lieu qui leur était familier… Nous ne saurons jamais. Respecter les animaux, c’est aussi respecter le fait que nous ne connaissons pas grand chose d’eux et arrêter de croire que nous sommes les mieux placés pour savoir ce qui est bien ou non pour eux. Accepter que la domestication n’est probablement pas la solution à tous leurs malheurs et se rappeler que vivre sa vie, librement, vaut bien de prendre quelques risques.

9’30 “- Pour revenir aux végans, c’est pas leur problème. C’est un mouvement citadin qui s’enchante de sa propre supériorité morale […] moi je préfère le point de vue des paysans”
C’est étrange d’appliquer cette définition aux végans alors que c’est exactement ce qui vous caractérise. Un intellectuel, citadin, qui use de ce qu’il pense être sa supériorité intellectuelle et morale pour nous expliquer qu’elle relation les hommes doivent entretenir avec les animaux. On dirait une forme de mantra pour vous convaincre que vous êtes légitime pour parler d’un sujet que vous maîtrisez si peu. Fait admis lorsque vous dites préférer le point de vue des seules personnes dans ce débat qui tirent un réel profit personnel de l’exploitation animal. On imagine leur objectivité. Il suffit de voir les articles sur les veaux à 10 euros suite à la sécheresse pour comprendre que ces personnes ne sont pas au contact des animaux pour leur bien être mais pour faire de l’argent : https://www.capital.fr/economie-politique/agriculture-un-veau-a-dix-euros-les-consequences-desastreuses-de-la-secheresse-2018-1309050

11′ La corrida
Je ne doute pas que Stéphane Carron réagira sur ce sujet…

Je m’arrête là. Je n’ai pas pu aborder tous les points tellement ceux-ci sont nombreux. Je n’ose espérer que vous lirez cette lettre – et encore moins que vous y répondrez. –  Sachez cependant que vous avez une invitation permanente à venir me rencontrer  à la campagne pour comprendre le point de vue d’un végan, rural et quinqua, très éloigné de tous les stéréotypes que vous avez en tête et faire l’expérience d’un véritable lien animal/homme avec les animaux sauvages qui m’entourent.

Christophe

2 thoughts on “Lettre ouverte à monsieur Finkielkraut”

  1. Bonjour,
    sur le fond, je vous félicite pour répondre point par point à cet intellectuel qui a tout faux ! Par contre, permettez-moi de vous dire que sur la forme, il aurait fallu que vous vous relisiez ou que vous trouviez un correcteur, car les fautes sont trop nombreuses, parfois elles n’entravent pas la compréhension, mais parfois oui, comme par exemple :

    “ça part animal” au lieu de “sa part animale”

    Il y en a d’autres de ce type et c’est vraiment dommage. Une végane parmi d’autres qui vous félicite cependant pour votre répartie ! Hélène

    1. Merci Hélène pour cette remarque constructive que je découvre un peu tardivement car entre temps j’ai fait une relecture et j’ai effectivement corrigé plusieurs fautes. S’il en reste qui vous sautent aux yeux, n’hésitez pas à me les signaler. Christophe

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